Le civet

l-argente-de-champagne-lapin-de-concours-elevage-de-remy-lan_1075716

Dans l’escalier en bois trop haut et trop long, le fumet appétissant d’un civet de lapin qui doit mijoter depuis 48h m’a cueilli les narines et ouvert l’appétit, moi qui n’ai jamais faim. Je salive déjà à l’idée de tremper le pain à la mie ivoire dans la sauce noire et épaisse, dense, gouteuse.

Bonne-Maman m’accueille appuyée à sa cuisinière à bois, dans son tablier-sac sans manches, un demi-sourire aux lèvres, ses cheveux courts retenus par deux barrettes en corne.

Elle soulève les cercles de métal de la cuisinière à bois avec le tisonnier et glisse deux ou trois buchettes dans le feu. Crépitements suivis de flammèches jaunes. Le feu repart. Le fumet s’intensifie.

Avant de monter, j’ai croisé mon grand-père près des clapiers de lapins.

J’aime les regarder, ils ont l’air si tendres. Leurs crottes noires, rondes et lisses ressemblent à des bonbons à la réglisse. Elles sont délicatement posées sur un lit d’herbes séchées vert gris strié de blanc. L’harmonie de couleurs est subtilement rehaussée par le pelage gris suave des lapins. Je fais mon nid dans tous ces gris.

A la branche du sapin, le corps partiellement dépecé d’un lapin pend. Bon-Papa le couteau à la main, continue son œuvre. Pour le civet il faut déshabiller le lapin.

La friture

Agout amont brassac

J’étais une enfant agitée et bavarde, éternelle questionneuse.

Je ne me calmais qu’à la pêche.

Ce partage taiseux avec mon père, dans le vert nourrissant des arbres, était un trésor dérobé au temps.

Sous son aile, j’étais agrandie par le silence.

Je guettais les gardons sous les reflets de la rivière.

Le souffle léger de l’air frisait les fougères.

Le gazouillis de l’eau me berçait mollement.

Les oiseaux pépiaient à voix basse.

L’attente lénifiante de la plongée brutale du bouchon sous l’eau m’exaltait.

La tension de mon esprit décuplait mes sens.

Curieusement mon corps se relâchait.

Mon agitation coulait au fond de l’eau.

La brutale tension du fil me rappela à ma pêche.

« Papa, Papa ! j’en ai un ! ».

Son rire silencieux me ravissait, il attrapait ma canne et décrochait le minuscule gardon qu’il glissait dans un panier d’osier empli de fougères.

« Hé bien ! si on ne ramène que ça à ta mère, on va avoir le ventre vide » souriait-il à voix basse.

L’attente reprenait sous les frênes.

Secrètement, dans le contrejour cru de lumière, j’imprimais dans ma mémoire le beau profil calme de mon père.

Les fils de vie

DSC_0007

Ma mère cousait tous nos vêtements.

J’aimais contempler les fils qu’elle triait par couleurs. Les brillants, les mats, les fins, les tressés.

J’observais le lent crrr-crrr du ciseau qui incise le tissu. Elle s’appliquait à suivre précautionneusement le contour du patron.

A cet instant, je retenais mon souffle, mon désir prenait forme.

Mains magiques faiseuses de robes à smocks, patientes mains qui enfilaient les fils des lourds manteaux, des jupes qui tournent.

Petites fées fatiguées qui réinventaient avec angoisse les modèles inaccessibles vus en vitrine.

Combien de « mais je ne sais pas faire ! » qui finissaient en « tiens-toi tranquille si tu veux que je marque l’ourlet correctement ! ».

Combien de virées gourmandes chez le marchand de coupons de tissus, combien de rêveries sur les boutons et les rubans.

Combien de fois partie à la mercerie choisir le fil j’ai oublié l’échantillon de tissu ? Je revenais toujours avec la bonne couleur, la couleur juste. Cette mémoire des couleurs l’émerveillait.

Elle ne semblait pas se rendre compte, je baignais dans les couleurs, son univers de tissus et brimborions composait des toiles mouvantes constamment renouvelées.

La couleur, nourriture de mon âme.

Tous ces fils colorés que j’ai retrouvés soigneusement classés dans d’anciennes boites à cigares de mon père. C’est curieux de les retrouver mariés ainsi tous les 2 dans ces petites boites de bois. L’écriture de bonne élève de ma mère y indique timidement la gamme de couleur au côté du rouge flamboyant de la marque de cigarillos, comme un écho de leurs deux personnalités.

Petite messe personnelle

 

60110

J’attendais avec ferveur les soirs d’été.

Il y avait un terrain vague entre deux pavillons.

Les hautes herbes mouvantes le couvraient d’or pâle.

Ces soirs-là nous étions des sioux aux pieds légers.

Nous nagions sans bruit dans cette coulée éclatante.

Armés de petites cages aux barreaux de bois, en rang serré, nous avancions.

Qu’est-ce que je cherchais le plus ? leur vrombissement ou leurs ébats affolés au creux de mes mains ?

J’aimais leur couleur brun chaud, l’épaisseur de leur carapace.

Le jeu consistait à en attraper le plus possible. Ils frôlaient nos oreilles, leur ronflement puissant nous effrayait et nous excitait dans notre chasse.

Lentement, par voiles successifs, le soleil se cachait.

L’instant tant redouté et désiré arrivait.

« Au lit ! c’est l’heure ! »

Tous en cœur, nous ouvrions les minuscules cages.

La libération des hannetons exaltait nos sens, son puissant, élan énergique.

Leur brun doré disparaissait dans l’horizon bleu nuit.

Je suis convaincue que ce genre d’instant m’a relié définitivement au désir de liberté.

 

La corne de brume

Je la retrouve un peu rongée, avec sa belle couleur brune, l’embout usé de tant de fois, de tant de retours en courant ! L’estomac de mon père ne plaisantait pas avec l’heure.

Nos explorations nous menaient loin sur les chemins boisés. La lumière d’été filtrait, violente, entre les arbres. Nous goutions doublement la fraicheur des chemins.

Nos contemplations nous menaient loin dans les sous-bois ou bien allongés au franc soleil, sous nos paupières éblouies de rouge, le cul sur les fourmilières.

Enfants célestes, nous passions des heures à explorer les formes mouvantes des nuages, à s’emplir le ventre de chants d’oiseaux, à bader les abeilles vibrionnantes et laborieuses. Nous dévorions les sensations.

Je garde en moi le goût des couleurs, l’odeur des sons, le bruit des textures, tout se mélange.

Nous revenions les mains tachées de mûres, les robes déchirées aux ronces. Comme des chiens fous, nous débarquions à table, le rire encore aux dents.

L’œil sévère, mais je le voyais bien, rieur aussi de mon père nous calmait.

La corne de brume nous avait ramené à la civilisation, aux mains lavées et sagement posées sur la table. Il ne fallait pas plaisanter avec la nourriture.

 

DSC_0005